October 19, 2013

"Un air de rien…"


Attention, les mots suivants que vous vous apprêtez à lire sont des mots pour rien. Je vous aurai prévenu ! Entendons-nous bien, ce ne sont pas des mots pour ne rien dire – sinon je n’aurais rien écrit ! –, mais vraiment pour parler de « rien ». Un rien dont je devine autour de moi la présence fantomatique qui hante les lieux sans histoire de la pensée décousue. Lorsque j’ai l’impression d’errer dans un milieu indéfini, de divaguer le long d’une voie sans origine et ne menant nulle part, attentif seulement à mon pas monotone tel au ronronnement d’une pure machine, tournant à vide, sans raison de fonctionner ni de s’arrêter. Un rien qui n’est cependant pas du vide, quelque chose qui manque, un trou béant tel que l’ennui né de l’oisiveté aurait pu le creuser dans ma tête ; ni bien-sûr du néant car ce rien existe bel et bien, j’en veux pour preuve que je le ressens et qu’il me préoccupe.

Ce rien ne serait-il en fin de compte que cela : une nouvelle idée fixe parmi toutes celles plus ou moins farfelues qui germent spontanément dans la matière parfois trop fertile de mon imagination ? Telles ces pensées fossiles que la fournaise magmatique sous mon crâne, soudain liquéfie, et qui finissent par emplir ma tête jusqu’à déborder ? Ce qui implique probablement aussi que je ne considère là qu’un rien qui m’est propre. Il est fort possible en effet que le vôtre n’ait rien à voir avec le mien, votre rien étant peut-être un vrai vide ou un vrai néant, ou bien une tout autre chose n’appartenant qu’à vous.

Quand je ne pense à rien, est-ce que je continue de penser ? Penser à rien est-il ne plus penser du tout ? Comment imaginer un cerveau humain qui fonctionnerait sans produire la moindre pensée, hormis bien entendu un cerveau endommagé qu’un traumatisme limiterait à des fonctions végétatives ? Que signifie dès lors ne plus penser pour un cerveau en parfait état, si ce n’est l’arrêt de ses fonctions notamment supérieures, un encéphalogramme plat, autrement dit la mort ? Tandis que ne penser à rien n’en reste pas moins penser, mais une pensée focalisée sur ce rien à propos duquel je m’interroge, décidément bien embarrassant !

Ce que je constate en tout cas est que mon rien est un rien paradoxal étant donné qu’il m’occupe ! Lorsque je pense à rien, il est clair que je fais déjà quelque chose : l’antithèse de rien. Ce qui induit en outre la réflexion présente avec pour effet secondaire de me pousser à exprimer ce rien. En somme, si je ne pensais pas à rien, vous ne liriez pas ce texte que je ne serais pas en train d’écrire, puisque ne pensant pas à rien, je ferais autre chose ! Tandis que je m’efforce au contraire de mettre en mots ce rien qui m’agite, comme un compositeur met en musique, par exemple, des sentiments qui le troublent ou sa vision du monde. Mais, vous vous en doutez, composer cette mélodie n’est pas une tâche aisée ! Avez-vous remarqué combien il est difficile de penser à rien ? Quand cela me prend c’est toujours par surprise, involontaire, parce qu’à ce moment-là mon esprit réussi, je ne sais par quel miracle, à se détacher de mon corps, coupant les ponts le reliant aux organes des sens, c’est-à-dire à la réalité, pour flotter dans l’éther du parfait caisson d’isolation sensorielle que constitue « rien » ! Rien qui réussit l’exploit de faire taire mon incessant bavardage intérieur durant les quelques secondes étirées en heures où il me tient hors du temps. À l’opposé des sentiments et des images qui présentent toujours quelque aspérité par où les saisir, le rien, bien qu’il soit quelque chose, est une chose lisse et glissante qui n’offre aucune prise. Il est certes partout, potentiellement là, mélangé à l’air que je respire comme un germe invisible prêt à contaminer mon âme, mais il refuse obstinément de se laisser appréhender et encore davantage étudier. Mon rien répugne à être observé de près comme une bactérie isolée sous le microscope. Je n’ai donc pas d’autres choix que de le pister par des voies détournées. Et celle que j’emprunte le plus souvent, parce qu’elle se révèle être la plus prometteuse, est celle qui consiste à me creuser la tête, à en évacuer tous les déblais jusqu’à qu’il ne reste rien ; en espérant que ce rien qui subsistera sera justement celui que je voudrais débusquer ! Alors, jour après jour, j’aligne de vains mots dont je me saisis comme d’une pelle pour excaver ma vie, en rejeter ce qui me semble superflu, l’encombrant, le futile ; bref, à peu près tout ! Accumulant autour de moi les débris d’une terre qui s’alourdit au fil du temps, je dégage avec peine une fosse où lentement je disparais. Évidant en quelque sorte ma propre tombe qui pour le compte, j’en suis certain, me mènera à rien !

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