September 22, 2013

"Le roi sommeil…"

« À propos du sommeil, aventure sinistre de tous les soirs, on peut dire que les hommes s’endorment journellement avec une audace qui serait inintelligible si nous ne savions qu’elle est le résultat de l’ignorance du danger. »
Charles Baudelaire – Fusées IX.
Il me faut dormir. Tous les soirs cette nécessité s’impose à moi : je dois dormir, je n’ai pas le choix. C’est une question de vie ou de mort. Personne ne peut y échapper. Malgré toute son intelligence, toute sa science et sa puissance, l’être humain, comme tant d’autres espèces, reste soumis à la loi du sommeil réparateur. Cette loi implacable qui exige en tribut près d’un tiers de notre existence ! Tout ce temps mis entre parenthèses, dérobé à la vie active, pour demeurer inerte, plongé dans une sorte de coma qui s’apparente à la mort.

Le sommeil ne se raconte pas, pas plus d’ailleurs qu’il ne s’éprouve lorsqu’on est endormi. Comment décrire alors sa propre absence non vécue ? Le sommeil est un trou noir dont on ne peut saisir que des effets secondaires, des à-côtés, quelques piètres indices qui ne présagent pas de la réalité inconcevable. Ne demeurent au bout des nuits qu’un lit ouvert, une paire de draps froissés, un corps endolori dans une position étrange, des yeux gonflés ne se rappelant pas encore qu’ils sont conçus pour la lumière, un esprit enfin, titubant au seuil de la conscience et lui ouvrant trop grand la porte, laissant s’échapper les souvenirs nocturnes comme une volée de corbeaux dans la brume matinale !

Le sommeil est une part de moi qui ne m’appartient pas. Qui me livre, pieds et poings liés, à une émanation de moi-même qui m’est inconnue. Et c’est pour cela que le sommeil m’inquiète. Endormi, je suppose que mon corps est immobile, parce qu’en vérité je n’en sais rien. N’y aurait-il pas ailleurs un autre corps que mon sommeil animerait ? Et qu’en est-il de mon âme ? Quel être me possède toutes les nuits, prend les commandes de mon cerveau et paralyse mes membres et mes sens ? Et m’exclut ainsi de mon propre monde ? Tout cela m’obsède d’autant plus qu’au réveil je ne me souviens de rien. Je ne sais même pas si j’ai rêvé, bien que la science me le certifie. Mon sommeil est opaque, ne laisse rien filtrer, épais et solide comme une muraille infranchissable. Une énigme insoluble. Qui suis-je ou que suis-je lorsque je dors ? Dans quel univers cet « autre » évolue-t-il ? Y côtoie-t-il d’autres semblables ? Ont-ils encore un rapport, même lointain, avec mon humanité ? Cet « autre » est-il à mon image ? Agit-il et pense-t-il comme moi ? Ou est-il quelque double monstrueux ? Suis-je endormi pour le meilleur ou au contraire pour le pire ? Des questions à n’en plus finir auxquelles je ne sais pas répondre.

L’habitant du sommeil me fait penser à une réincarnation. Mais temporaire, pour quelques heures seulement. Une renaissance dans un corps différent, logeant sa propre âme (s’il est encore question d’âme), sous une forme qu’en définitive je ne peux qu’imaginer. Un nouvel état vers lequel je me projette, mais qui reste du domaine de la conjecture. L’être réincarné est une nouvelle entité, coupée de son origine dont elle ne garde pas forcément la trace. Parce que le point de passage obligé de toute réincarnation est l’anéantissement total de ce que l’on fut, autrement dit la mort. L’étape obligatoire pour que puisse survenir un « autre », le réincarné, ici l’être pour qui les rêves sont la réalité, celui qui évolue dans une dimension hors de portée, qui n’obéit pas aux règles que je connais, pas même peut-être à celles du vivant ! Bref, s’endormir ressemble furieusement à mourir ! Tout comme la mort ressemble à un sommeil éternel. Et si en vieillissant nous dormons moins – ce qui semble avéré – c’est peut-être pour limiter cette éclipse qui tous les jours davantage risque de devenir permanente !

Aussi n’ai-je pas l’impression d’être cet « audacieux » qui s’endort tous les soirs, ignorant du danger, que pressent Baudelaire avec sa formidable intuition. Car malgré la fatigue qui me terrasse tous les soirs je mets en général du temps à trouver le sommeil. Comme si au fond de moi je connaissais le risque encouru et rechignais à cette audace ; essayant désespérément de retarder l’inévitable en m’agrippant à bout de force à mon état conscient telle une bouée de sauvetage ; refusant de capituler et de sombrer trop vite dans l’obscurité anxiogène des limbes qui m’aspirent. Gouffre vertigineux où des heures durant je cède la place à un « avatar » dont j’ignore tout et redoute les actes !

Il est très tard, et j’écris et écris encore pour me tenir éveillé, ce qui devient, vous vous en doutez, de plus en plus difficile. Je suis ridicule, pensez-vous ? Et vous avez sûrement raison. Pourtant, j’ai beau parfaitement comprendre l’impératif du sommeil, je répugne à jurer allégeance aveugle à ce roi tout puissant. Je dors en quelque sorte malgré moi.

Mais laube pointe et comme d’habitude, en dépit de mon acharnement, le sommeil est vainqueur. Et je dois m’incliner

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